vendredi 27 avril 2012

C'est un fait, les femmes vieillissent plus mal !


Un argument que j'entends régulièrement au sujet de la disparition du « mademoiselle » des formulaires administratifs (disparition qui n'a pas fini de faire parler les aigris), c'est : « Mais c'est flatteur de se faire appeler mademoiselle ! »
Et de continuer : mademoiselle, c'est la légèreté, c'est la fraicheur, c'est la jeunesse !

C'est amusant ; pour moi, c'est plutôt l'inverse. Quand un médecin que je vois pour la première fois, parce que je n'ai pas l'air d'avoir mes vingt-huit ans, m'inscrit d'office à « mademoiselle », m'appelle par mon prénom et me parle comme à une adolescente attardée, ça m'agace. Ca ne me flatte pas.

Et puis quoi, nous, les femmes, nous devrions avoir honte de vieillir ? Nous devrions cacher notre âge ?
Certes oui ! répond la société. Chez un homme, l'expérience est attirante. Chez une femme, c'est la jeunesse et « l'innocence ». D'ailleurs, « on ne demande pas son âge à une dame ».
Mademoiselle, c'est flatteur, parce qu'une femme se fane avec l'âge. Et puis, « c'est un fait » : les femmes vieillissent plus mal que les hommes !

Faites le test autour de vous : vous n'en reviendrez pas du nombre de personnes qui sont persuadés de cette idée et qui la présentent comme un fait. Peut-être en êtes vous vous-mêmes convaincus ; je l'ai été, moi-même, et j'ai même répété ces clichés et ces idées reçues.

La beauté est un concept subjectif. Les critères qui font qu'une femme ou un homme sont considérés belle ou beau sont très variables selon les cultures, selon les époques. Au Moyen-Âge, on valorisait les rondeurs, les formes enveloppés, les cheveux blonds, le teint très pâle. Aujourd'hui, le ventre des femmes se doit d'être plat et non arrondi, le teint hâlé et non clair. Et puis il y a la pure beauté plastique du corps, du visage, et le charme, encore plus subjectif. Ma grand-mère était une très belle jeune femme ; à bientôt quatre vingt-cinq ans, elle n'a certes plus le corps souple d'une jeune fille de dix-huit ans, mais elle est toujours très belle. La beauté, finalement, est dans les yeux de celui qui regarde.

Et qui a décidé, donc, que les femmes vieillissaient plus mal que les hommes ? La vieillesse blanchit les cheveux et ride la peau des hommes comme des femmes. Et si les seins et les hanches des femmes s'alourdissent avec l'âge, les hommes prennent du ventre et perdent leurs cheveux. En quoi est-ce plus désirable ? Trouvez-vous réellement que Robert, du bar PMU, avec sa ceinture de bière et son crâne dégarni, a mieux vieilli que Sharon Stone ou Madonna ?
Alors pourquoi juge-t-on avec plus d'indulgence l'âge d'un homme que l'âge d'une femme ?

J'y vois plusieurs raisons. Sur un homme, on juge en grande partie le charme. Et le charme ne se tarit pas avec l'âge, au contraire : les cheveux poivre et sel, le visage qui commence à se marquer, tout ça apporte la preuve que l'homme a vécu, qu'il a de l'expérience ; chez un homme, c'est séduisant. Georges Clooney n'a certainement plus le corps d'un jeune de dix-huit ans, lui non plus, mais il est resté très longtemps considéré comme l'homme le plus sexy de la planète. Et effectivement, il a beaucoup de charme.
Chez une femme, dans notre société, la beauté ne se limite pas au charme. Le corps a plus d'importance que chez un homme. On se doit d'être sexy, d'avoir des formes parfaites, le corps entièrement épilé... Les standards sont bien plus élevés que chez les hommes ; et bien sûr, ils résistent moins au temps. Et contrairement aux hommes, les marques des ans n'ajoutent pas au charme des femmes au regard de la société. D'une part, on attend des femmes qu'elles n'aient pas trop d'expérience (en termes de partenaires sexuels, par exemple). D'autre part, les femmes sont toujours très liées à leur fonction reproductrice, à leur rôle consistant à porter les enfants ; la féminité – de même que la virilité – est encore largement liée à la capacité à procréer. Et c'est une capacité qui disparait avec l'âge.

Une femme qui vieillit et qui ne peut plus avoir d'enfants, ça dérange, ça inquiète – d'autant plus quand c'est une femme qui n'a jamais eu d'enfants. On ne sait plus bien où la classer ; c'est un être hybride : certainement pas un homme, mais pas non plus tout à fait une femme.

Nous considérons que les hommes « vieillissent mieux » que les femmes, parce que nous avons été habitués à voir le monde d'une certaine façon. Nous sommes habitués à considérer que les hommes doivent être mûrs tandis que les femmes doivent être fraîches, qu'elles sont liées à leur fonction de reproduction, qu'elles doivent être parfaites des pieds jusqu'à la tête et n'avoir aucun des défauts qu'on pardonne aux hommes. En fait, nous considérons que les hommes vieillissent mieux que les femmes parce que, tous autant que nous sommes, nous sommes habitués à voir le monde par les yeux d'un homme.

En ce qui me concerne, j'ai l'audace de penser que je suis autre chose qu'un utérus et que je suis également plus que les lignes de mon corps. Je suis ce corps, évidemment ; mais je suis également toutes mes qualités et tous mes défauts, je suis tout ce que j'ai vu et vécu, y compris ce que j'aurais préféré ne pas vivre et voir. Mes expériences me forgent et me façonnent et je compte bien ne jamais en avoir honte et ne jamais cacher mon âge.

Et s'il y a bien une chose qui ne me flatte pas, c'est qu'à vingt-huit on me traite comme si j'en avais seize !

lundi 23 avril 2012

IVG de confort et autres absurdités

Dans le contexte des élections présidentielles qui arrivent, on entend énormément de choses sur l'avortement : en dehors de propositions de le dérembourser, certains parlent d'avortement de confort, estiment qu'il y a trop d'IVG, que c'est traumatisant ou arguent qu'il faut « défendre la vie » (celle de l'embryon, jamais celle de la mère). Ceux-là disent qu'il faut « accompagner » les femmes qui avortent, qu'il faut écouter leur souffrance. Tout en les obligeant à garder ce bébé dont elles ne veulent pas.
J'ai également lu l'appel d'une femme de 32 ans qui ne parvient pas à trouver de chirurgien acceptant sa demande de se faire stériliser, et les commentaires la qualifiant d'égoïste, égocentrique, et bien pire.

Le corps des femmes, la maternité ou le refus de devenir mère n'en ont pas fini de faire couler de l'encre, de faire parler ceux qui ne sont pas concernés... et d'échapper aux femmes. Refuser la stérilisation aux femmes qui la choisissent, proposer de dérembourser l'IVG (et donc en nier l'accès à celles qui n'en ont pas les moyens), c'est vouloir les déposséder de leur corps.

C'est nier ce que peut représenter une grossesse pour une femme, à plus forte raison une grossesse non désirée. Sans même aborder les conséquences de la naissance d'un enfant (qui sont évidentes, qu'on l'abandonne ou qu'on le garde), une grossesse n'est pas un acte anodin. Du fait des progrès de la médecine, on le minimise aujourd'hui, on en nie les risques et les conséquences possibles. « Ce n'est pas une maladie! ». Non. Et effectivement, la plupart du temps, les choses se passent bien. Mais pas toujours.
« Comment est-ce qu'elles faisaient, les femmes, avant ? ». Elles mouraient en couches.

La grossesse peut être un beau moment ; la femme enceinte peut être radieuse et épanouie, bien sûr. Et on veut nous faire croire que ça se passe toujours de cette façon, que nous pouvons toutes vivre ces grossesses épanouies. Mais c'est faux : toutes les grossesses ne se déroulent pas bien, toutes les grossesses ne sont pas sans risques. Aujourd'hui, des femmes meurent encore en couche. Des grossesses peuvent avoir des conséquences lourdes : sciatique, diabète, osthéoporose... Psychologiquement, ce n'est pas non plus anodin. Des femmes, après avoir eu un enfant qu'elles désiraient et qu'elles aiment, préfèrent ne pas allaiter parce qu'elles sentent de le besoin de se « réapproprier leur corps ».

La grossesse est un sacrifice. Beau s'il est fait avec amour, tragique s'il est imposé. C'est pour ça que la femme doit être la seule à prendre cette décision, et que personne ne doit pouvoir leur imposer.

Non seulement c'est inique, mais en plus vouloir déposséder les femmes de leur droit à contrôler leur corps, c'est multiplier les tragédies. On en connait les conséquences ; l'Histoire nous les apprend. Qu'on pense à toutes ces femmes qui sont mortes en couches. A toutes celles qui ont eu quinze, seize enfants et qui ont vécu dans l'esclavage d'une grossesse quasi-permanente. A celles qui étaient tellement désespérées qu'elles faisaient appel aux « faiseuses d'anges », aux aiguilles à tricoter. Ou qu'elles se jetaient dans les escaliers, préférant risquer leur propre vie plutôt que de se soumettre à cette servitude. Ces femmes de tous les peuples, de tous les pays, mariées ou non, jeunes ou non, parfois victimes de viol ou à peine remises de l'accouchement précédent... ces femmes épuisées, effrayées, qui devaient se terrer dans l'ombre et prendre des risques pour essayer de se libérer...

Comment peut-on vouloir en revenir là ? Comment peut-on prétendre défendre la vie quand on défend l'embryon au détriment de la mère ?
Les femmes ont toujours avorté, et elles avorteront toujours. Aucun « accompagnement » dans un sacrifice qu'on leur impose ne pourra les sauver ; la seule chose qu'il peut les sauver, c'est de ne pas porter une vie qu'elles refusent. Il reste deux choix : leur permettre de faire ce choix dans des conditions dignes, ou les obliger à risquer leur vie. Et bien entendu, permettre à celles qui ne voudront jamais d'enfants de se faire stériliser, comme elles en ont le droit.

jeudi 5 avril 2012

Martine et Sarkozy

En ce contexte d'élections importantes en France (les présidentielles suivies des législatives), je suis forcée de relever une tendance qui m'agresse les oreilles à chaque discussion politique et fréquemment à la lecture d'articles.

Il est indéniable qu'en France, la sphère politique reste majoritairement masculine. Depuis que j'ai commencé à m'intéresser à la politique – à l'adolescence, pendant l'élection présidentielle de 1995 – jusqu'à nos jours, les gouvernements, ministères, l'assemblée, les interventions, les discours, les débats... sont majoritairement présidés par des hommes d'âge mûr en costume sérieux et soigné. Les femmes qui se fraient un passage dans cet univers à la force du poignet font figure d'exception, non de représentation du sexe féminin.
Si elles ont réussi à se hisser à ce niveau, c'est qu'elles sont autant, si ce n'est plus, compétentes que leurs homologues masculins. Et pourtant, elles ne jouissent pas de la même représentation auprès des médias ou après du public ; leur qualité de femme les place dans une catégorie à part, qui se manifeste de deux façons principales : la manière dont on parle d'elles, et l'importance accordée à leur physique et surtout à leur allure.

Aujourd'hui, c'est cette première différence qui m'intéresse. La façon dont, par le langage, on marque une frontière entre les hommes et les femmes politiques ; la façon dont on les nomme.
Sur la scène politique se sont succédés des Chirac, Jospin, Sarkozy, Mélenchon, Hollande, Besancenot, Hortefeux, Copé, etc. Mais également des femmes : Ségolène, Marine, Martine, Arlette, Rachida, Edith...
Avez-vous déjà remarqué cette tendance ? Avez-vous noté que, sans que – bien entendu – ce soit systématique, si on nomme toujours les hommes politiques par leur nom de famille, on utilise facilement le prénom pour les femmes ? Même celles qu'on nomme par leur nom, il est rare qu'on n'utilise pas également leur prénom : Rama Yade, Christine Boutin, Nathalie Artaud.
La parodie du « J'accuse » d'Emile Zola (qui doit se retourner dans sa tombe) par Frederic Lefebvre à l'occasion de l'affaire Woerth est un parfait exemple de cette tendance. Dans son texte, les hommes politiques, quel que soit leur parti, sont désignés par leur nom de famille ; toutes les femmes par leur prénom. La seule qui a le droit à son nom de famille, c'est Marine Le Pen... Mais « Frédéric » a bien pris soin de mettre ce nom entre parenthèses ! Ah, je pourrais disserter pendant des heures sur cette lamentable utilisation des parenthèses...

Ce qui est fascinant, c'est de constater que ces prénoms sont utilisés dans deux cas de figure : par les militants, et par les détracteurs. L'utilisation par les détracteurs tend évidemment à diminuer la femme politique en la maintenant dans une minorité symbolisée par le prénom : ce sont les enfants qu'on appelle par leur prénom. Appeler les femmes politiques par leur prénom, c'est les infantiliser, c'est leur nier la maturité et les compétences suffisantes pour gouverner.
Dans l'autre cas de figure, l'utilisation du prénom crée une proximité factice avec la femme politique qu'on soutient. Ce qui est intéressant, c'est qu'on n'utilise pas – ou très peu – ce procédé avec les hommes politiques : la sphère de l'intime, du relationnel, de la proximité est réservée aux femmes. Quel que soit le niveau de pouvoir que ces femmes aient atteint.

Dans les deux cas, l'utilisation du prénom marque une séparation nette entre les femmes et les hommes politiques et différencie la façon dont on les considère. Consciemment ou non : j'ai souvent entendu des féministes utiliser ce prénom pour parler de femmes politiques, sans y prendre garde.
Les mots ont une importance, les mots ont un sens, comme je l'ai déjà soutenu lors de la campagne « Mademoiselle : la case en trop ». Même – surtout – ceux qu'on utilise inconsciemment, par habitude. Alors faisons attention aux mots qu'on utilise ; accordons le même respect, le même traitement aux femmes et aux hommes politiques, en commençant par la façon dont on les nomme.
Ce serait un premier pas vers un univers politique moins masculin ou, du moins, moins violent envers les femmes qui s'y risquent.

mercredi 28 mars 2012

8 mars 2012 : un grand cru !

 
Enfonçons une porte béante : la télévision (que ce soit à travers les émissions ou la publicité) est un univers éminement sexiste. L'émission Le Grand journal ne fait pas exception à la règle. Parmi les présentateurs et chroniqueurs, deux figures féminines : une miss météo différente chaque année et dont le rôle consiste à être jolie, sexy et ingénue et une chroniqueuse qui est censée poser les questions « féminines », manquant généralement d'intérêt, de profondeur et de pertinence.

Le 8 mars, journée internationale pour les droits des femmes, Ariane Massenet a encore frappé. Elections présidentielles oblige, la première partie du Grand journal est consacrée aux candidats à la charge suprême. Au lieu d'inviter les candidates potentielles à la présidentielle (qui étaient nombreuses : Eva Joly, Marine Le Pen, Nathalie Artaud, Corinne Lepage), l'émission a préféré les seconds rôles : les porte-parole des deux candidats principaux, Najat Vallaud-Belkacem et Nathalie Kosciusko-Morizet. Soit.

Les chroniqueurs interrogent donc et confrontent ces deux femmes, qui font preuve de leur intelligence et de leur compétence, puis vient le tour d'Ariane Massenet : et là, c'est le drame !
Car la chroniqueuse s'est mise en tête pour « la journée de la femme » (comme si « la » femme, en tant qu'unité, existait ou avait le moindre sens) de poser à ces deux femmes des « questions de fille », pour essayer de déterminer « la part de féminité des deux candidats ».

S'ensuit alors une série de questions plus désespérantes les unes que les autres : sont-ils galants ? Ont-ils des doutes ? Là, on grince des dents. Seules les femmes ont des doutes ? Seules les femmes sont attentionnées ?
On n'est pas au bout de nos peines, pourtant. Questions suivantes : est-ce qu'ils font attention à leur ligne ? Est-ce qu'ils se font des colorations ? Là, les deux porte-parole commencent à protester. Kosciusko-Morizet : « Je ne sais pas, et ça ne m'intéresse pas. » Vallaud-Belkacem : « Ce n'est pas compris dans la fiche de poste de porte-parole. »
Ariane Massenet continue sans se laisser émouvoir, sans peut-être réaliser le cynisme qu'il y a à se servir de la journée pour les droits des femmes pour renvoyer deux femmes intelligentes à la sphère domestique. Elle poursuit. Est-ce qu'ils vont souvent chez le coiffeur ? Est-ce qu'ils boivent du coca light, du coca zéro ?
Là, Kosciusko-Morizet n'y tient plus : « Non mais, je parle pour nous deux là, on a un cerveau vous savez ». Et d'expliquer que ce serait plus intéressant d'aborder le programme de leurs candidats. Et pendant que Denisot, gêné, envoie rapidement le zapping, on entend Massenet qui se justifie : « Non mais c'était des questions de fille ! »

J'en viens à me demander ce qui est le plus consternant dans cette émission et dans ces questions. Inviter les seconds rôles féminins plutôt que les candidates ? Qualifier les deux porte-parole de « filles » (vous imaginez qualifier Hollande ou Sarkozy de « garçons » ?) ? Insulter l'intelligence de ses invitées en leur posant des questions ridicules, pour la seule raison qu'elles sont des femmes ? Considérer que le doute, le régime, l'attention à son physique sont non seulement des questions féminines mais qu'elles doivent en plus intéresser toutes les femmes ? Ou faire un pied de nez à la journée internationale pour les droites des femmes en renvoyant deux femmes qui ont réussi à la superficialité des clichés féminins ?
Le tout ensemble, sans doute.

Je dis toujours que, quelles que soient les polémiques autour de la pertinence de la journée du 8 mars, elle permet au moins une chose : elle déchaîne la mysoginie des uns et des autres, nous rappelle qu'il y a du pain sur la planche et nous montre où se niche le sexisme ordinaire.
Il est là, le sexisme ordinaire. Chez les chroniqueuses qui enferment les femmes dans un « éternel féminin » de douceur, de fragilité et de superficialité. Chez les grands quotidiens qui proposent aux femmes de gagner des « heures de ménage ». Chez ces émissions qui n'ont cessé de marteler, ce 8 mars, que le meilleur ami des femmes, en ce qui concerne les tâches ménagères, c'est l'électro-ménager (en 2012, visiblement, on ne peut toujours pas parler à voix haute de « répartition des tâches » ; ça doit être vulgaire). Chez tous ceux qui se lamentent de la mort programmée du « mademoiselle » sur les documents administratifs, parce que mademoiselle, « c'est joli, c'est la légèreté, c'est flatteur pour une femme qui vieillit » (car nous sommes tenues de nous apprécier par le regard des hommes, et d'avoir honte de vieillir s'il vous plait). Et j'en passe.

Grâce à Mme Massenet et aux autres, le 8 mars 2012 a encore été un grand cru. La route est longue... ne reste qu'à la parcourir et aller de l'avant !

vendredi 9 mars 2012

La solution de facilité

Au fil de discussions numériques ou physiques sur le féminisme où je me heurte régulièrement à des murs d'incompréhension ou à un rejet épidermique, je me pose souvent la question : pourquoi ? Qu'est-ce qui, dans cette quête d'égalité entre les sexes, parait si terrifiant à ces femmes et à ces hommes ?
La question me laisse d'autant plus perplexe quand ce sont les femmes qui sont réticentes (et elles sont nombreuses), mais les hommes aussi ont tout à gagner à l'égalité. Alors pourquoi ce rejet et pourquoi ces craintes ?

Les explications sont certainement nombreuses : idéalisation du passé, défense d'une position avantageuse (pour les hommes, parfois également - mais plus rarement - pour les femmes), réelle croyance en un modèle déséquilibré dicté par des différences "naturelles"... Ce billet ne se veut pas exhaustif ; parmi ces causes, une me parait très répandue et attire particulièrement mon attention : la solution de facilité.


Les générations qui nous ont précédées sont nées et ont évolué dans un monde binaire. En grandissant, l'enfant, selon qu'il soit fille ou garçon, découvrait son destin. Le destin du garçon, c'était de devenir un homme, de posséder une femme, de fonder une famille et d'assurer la subsistance. Et avec un peu de chance, il suivait les traces de son père. Le destin de la fille, c'était de devenir une femme, de se marier, de porter les enfants et de tenir la maison. Chacun étant de plus étiqueté du fait de ses origines sociales, la société trouvait son équilibre dans ce double déterminisme : celui du sexe, et celui des origines. Chacun apprenait sa place dès l'enfance, l'intégrait et y répondait. L'existence avait un but et un sens, établi par la société.

Comme ça devait être simple ! Peu épanouissant, certainement, pour tous ceux qui ne se reconnaissaient pas dans ce modèle et que la société forçait à s'y conformer... Mais rassurant, probablement.
La liberté, c'est une autre paire de manches. Bousculer ce modèle, c'est obliger chacun à se poser à la question : qui suis-je ? Qu'est-ce que je veux faire du temps qui m'est imparti ? Et qu'elles sont difficiles, ces questions ! Combien de jeunes se lancent dans des études longues pour repousser le moment d'avoir à choisir sa future activité professionnelle ? Je le sais, je l'ai fait ! Combien regrettent leurs choix, combien rêvent d'autre chose ?
C'est épuisant, la liberté ; c'est effrayant. Ca suppose d'essayer de sortir le meilleur de soi-même, ça suppose de repousser ses limites, ça suppose de renoncer à une existence rassurante et toute tracée d'avance !
Et si ça ne marche pas, si on parvient pas à se trouver soi-même, à comprendre qui on est et pourquoi on est là, qui est à blâmer ? Ce n'est plus la société, c'est nous-mêmes. C'est dangereux, la liberté.

Parfois, j'en viendrais presque à comprendre ces femmes qui se disent fières de se faire appeler "mademoiselle" et de gagner le droit de se faire appeler "madame" en "s'élevant" par le mariage, en renonçant à leur identité pour se fondre dans celle de leur mari. Ces femmes qui souhaiteraient pouvoir cesser de travailler pour rester à la maison tandis que leur mari va gagner de quoi entretenir la famille. C'est rassurant, un monde binaire où le rôle de chacun est défini d'avance.

Oui, c'est rassurant. Mais ce n'est pas épanouissant.
C'est rassurant, mais c'est contraire à la liberté individuelle de chacun d'exprimer sa propre personnalité et ses propres choix.

Alors à tous ceux qui sont nostalgiques d'une époque où hommes et femmes avaient chacun une place bien définie (de même qu'enfants de bourgeois, enfants d'ouvriers ou enfants d'intellectuels), considérez que ce maigre réconfort est bien une faible prix à payer en comparaison de la liberté individuelle et de l'égalité entre les sexes, à laquelle nous avons tous à gagner.

Comme lu récemment dans l'article "La journée de Lafâme", L’écrivain Jean Guéhenno, dans son Journal des Années Noires, écrivait :

« On ne chan­ge pas la vie à soi seul et ce n’est rien d’être libre en rêve. Le problème de la liberté intéresse tout le troupeau. Tout le troupeau sera libre ou pas une bête ne le sera. »

lundi 10 octobre 2011

Il y a des causes plus importantes !


La campagne sur la suppression de « Mademoiselle » des formulaires administratifs (et pourquoi pas, du vocabulaire) a provoqué, comme toujours, une levée de boucliers.

Parmi les réactions en face, entre les femmes n’assumant pas leur âge (« Mademoiselle, c’est flatteur ! »), les peurs diverses (peur des féministes, peur du changement…) et les amoureux de la poésie (« Mademoiselle, c’est tellement plus joli ! »), une en particulier me donne envie de m’attarder :

« Il y a des causes plus importantes ! »
(Réaction souvent précédée ou suivie d’un « Elles n’ont vraiment que ça à faire » ou toute remarque du même genre, plus ou moins aimables ou impliquant des frustrations sexuelles.)

Oui.
Il y a des causes plus importantes.
Il y a des discriminations à l’embauche, des discriminations dans l’emploi. Des discriminations dans les représentations médiatiques de l’homme et de la femme. Des discriminations face aux tâches ménagères et aux responsabilités familiales. Il y a des femmes battues, des femmes violées – des hommes aussi.
Et puis il y a la maladie, la famine et la guerre.

Des causes plus importantes, comme nous le rappellent si justement ces messieurs – dames qui, la plupart du temps, ne s’investissent contre aucune.

Alors « Mademoiselle », franchement, hein…

Certes. Sauf que vous pourriez facilement noter que ceux et celles qui se sont lancés dans cette campagne, qui l’ont portée et relayée, sont aussi souvent ceux qui s’investissent contre ces « causes plus importantes », contre les discriminations, contre les violences, contre les insultes et les humiliations. Et il y a une bonne raison à ça.

C’est qu’ils ont compris, ces gens. Ils ont compris qu’aujourd’hui le sexisme se cache dans des recoins sombres où on ne l’attend pas forcément, pire, où on ne le voit pas forcément et que c’est ce sexisme insidieux, quotidien, « ordinaire », qui construit celui de la société… et le nôtre.
Elles viennent de là, les discriminations et les violences. Il vient de là, notre sexisme. De toutes les représentations biaisées de l’homme et de la femme qu’on nous inculque à longueur de journée, depuis notre enfance.

Il vient des jeux sportifs qu’on dit réservés aux garçons, à l’école. Des petites filles qui sont des pleurnicheuses, tandis qu’ « un garçon, ça ne pleure pas ». De la faute des petites filles, quand un petit garçon vient soulever leur jupe en cour de récré (« c’est normal, ils sont curieux ») : elles n’avaient qu’à mettre un pantalon ou un collant. Des parents de petites filles, qu’on plaint – parfois devant les enfants ! – de ne pas avoir « réussi » à avoir de garçons. Plus tard, des sifflements, des remarques dégradantes voire des insultes dans la rue, dont on veut nous faire croire que c’est « normal ». De la notion éculée du « chef de famille », le père, forcément. De la substitution du nom du mari au « nom de jeune fille », niant l’identité féminine. Des publicités comme celle de Casa, reléguant la femme aux fourneaux, au ménage, au shopping et l’homme à l’informatique, à la voiture, au bricolage. Des mille clichés qu’on véhicule sur les femmes multi-tâches ou plus sensibles que les hommes…
Et de l’étiquette « Mademoiselle » ou « Madame » qu’on colle aux femmes en fonction de leur « disponibilité sexuelle ».

Mille choses, mille détails qui souvent nous échappent au quotidien et nous façonnent d’autant plus facilement – et malgré nous – des mentalités inégalitaires.
Et on ne fait pas évoluer des mentalités aux forceps.

Les lois, les quotas, les amendes ne peuvent pas faire évoluer la situation de toutes ; au mieux, la situation de l’élite qui sort des meilleures écoles, en augmentant donc une fracture sociale entre les femmes. Pour que la société évolue réellement sur l’égalité (professionnelle, familiale, politique, sociale…) entre les hommes et les femmes, il faut qu’elle reconnaisse réellement cette égalité comme vraie.
Il faut, donc, que les mentalités changent.

Alors oui, lutter contre les discriminations, lutter contre les violences et les préjugés.
Mais oui aussi, cent fois oui, lutter contre le sexisme ordinaire qu’on subit au quotidien.

Ce n’est pas important. C’est nécessaire.

mardi 27 septembre 2011

C'est monsieur ou mondamoiseau ?

Récemment, je discutais avec un ami. Je lui explique que j'ai 28 ans, que je ne compte pas me marier (bien que vivant en couple) mais que je refuse qu'on m'appelle "mademoiselle" toute ma vie. Que je veux, donc, me faire appeler "madame", comme les hommes ont droit au "monsieur".

"Ah non, tu n'as pas le droit de te faire appeler madame !"

Ce jour-là, j'ai donc découvert que même parmi les jeunes générations, il existe toujours une hiérarchie entre les "mademoiselle" et les "madame", que je n'ai "pas le droit" de me faire appeler "madame" sans être mariée, que je ne suis donc pas tout à fait femme.

Je devrais me faire appeler mademoiselle, donc. Pour indiquer que, non mariée, je suis encore disponible et à disposition des hommes ?

Non seulement elle n'a rien de légal (n'en déplaise à mon ami, j'ai parfaitement le droit de me faire appeler madame), mais la distinction entre mademoiselle et madame est sexiste. Elle donne sur les femmes des informations privées que les hommes, eux, ont le droit de cacher (mais je jure qu'au prochain qui me demande "Madame ou mademoiselle ?", je réponds "Monsieur ou mondamoiseau ?"). Elle établit une hiérarchie entre filles pas tout à fait femmes et dames mariées respectables, mais également entre jeunes, jolies et vieilles défraîchies (d'où le plaisir que peuvent avoir certaines à se faire appeler "mademoiselle").


Osez le féminisme et les Chiennes de garde lancent aujourd'hui une campagne intitulée "Mademoiselle, la case en trop", pour rappeler le sexisme qui se cache derrière la distinction mademoiselle / madame, informer les femmes de leurs droits et leur donner les moyens d'agir.

A lire, et à diffuser !

Le site de la campagne "Mademoiselle, la case en trop"
Pour vous, ce sera madame ! sur les Nouvelles News

lundi 26 septembre 2011

Nettoyer à deux, c'est mieux !

"Nettoyer à deux, c'est mieux !"

Ah oui, bien d'accord ! Personnellement, j'ai horreur du ménage. Alors pour m'y mettre, j'ai bien besoin de quelqu'un pour me motiver et pour faire la moitié du travail. Alors oui, à deux (comme pour n'importe quelle autre tâche, d'ailleurs), c'est toujours mieux !

D'ailleurs, Casa en a fait le slogan d'une de ses affiches. "Nettoyer à deux, c'est mieux !"
Sauf que sur l'affiche, qui voit-on ? Une femme et sa fille, souriantes, chacune un balai à la main.

Il m'a fallu quelques instants pour en croire mes yeux.


Le message est clair. Vous voyez ? C'est toujours mieux quand ce sont les femmes qui font le ménage. C'est elles qui le font le mieux, d'ailleurs. Et autant les y habituer dès l'enfance !
Après tout, quand on se retrouve, après une journée de travail, à devoir assumer 80% des tâches ménagères, il vaut mieux savoir s'y prendre.

Attention, je ne suis pas contre le fait de faire participer les enfants aux tâches ménagères. En revanche, je suis absolument contre le fait d'encombrer nos esprits de ce genre de messages faisant des femmes - et des petites filles ! - au ménage un référent de normalité. Dégradant et insultant pour les femmes parce qu'il les cantonne dans des rôles dont elles essaient de se débarrasser depuis longtemps (et il reste du chemin à faire), le message est d'ailleurs également excluant pour les hommes qui font leur part des travaux ménagers.

Et oui, ces stéréotypes sexistes - parce que véhiculés par les médias, les publicités - s'impriment dans notre quotidien et contribuent à modeler une société sexiste. Halte donc aux pubs sexistes, celle de Casa comme les autres !

vendredi 23 septembre 2011

Le viol en réunion, c'est pas si grave !

Avril 2005, à Carpentras. Une adolescente de 14 ans fugue après une dispute avec son père, et se rend dans une cité, espérant se faire héberger par un ami. Mais au lieu d'un refuge, c'est l'enfer qu'elle trouve.
Pendant deux semaines, traînée de caves en hôtels, l'adolescente va être violée, contrainte à des jeux sexuelles, des séances photo, et même prostituée. Un jour, enfin, l'un des jeunes – qui n'a pas participé aux viols – accepte de la conduire à la gendarmerie. C'est la fin d'un calvaire et le début d'un chemin de croix pour surmonter le drame.

En juillet 2011, douze de ces jeunes comparaissent devant un jury. Ils reconnaissent les faits, tout en arguant que la jeune fille faisait « dix sept ans, dix sept ans et demi » et qu'elle était consentante. Comme souvent, dans les cas de viols, la victime se retrouve, elle aussi, parmi les accusés, devant justifier de son passé pour être considérée comme victime ; plus encore lorsque le poids de la cité coud les lèvres des témoins.
D'ailleurs, tout au long du procès, les témoins – vivant dans la cité, amis des accusés - n'ont de cesse de décrire la victime comme une fille facile, une menteuse. Les accusés corroborent cette version. « Elle voulait du sexe, elle en a eu », disent-ils. Certains d'entre eux des petits délinquants multirécidivistes. D'autres n'ont pas de casiers judiciaires et se sont « rangés », ont à présent femme et enfants. Ils sont « passés à autre chose ».
Dans la cité, devant le viol, chacun se serre les coudes et c'est la victime qu'on blâme.

Plus que ce déroulé sans surprise, c'est l'analyse de l'expert psychiatre qui est stupéfiante : selon lui, ce sont « des jeunes normaux avec des histoires banales qui se sont retrouvés confrontés à une situation extraordinaire où tout a basculé (…) Ces jeunes ne sont pas dans une quête de plaisir mais dans la participation à un acte commun. Cela tient du rite initiatique, qui n'est pas un phénomène nouveau. C'est vrai qu'il y a mieux, comme initiation. Mon premier émoi, je l'ai eu en donnant de l'eau bénite à une jeune fille qui rentrait dans une église. (…) Dans cette pratique sexuelle, l'objet de la sexualité n'est pas la jeune fille mais le rapport avec les autres garçons, un peu comme dans « la guerre des boutons » : je suis capable, j'ai un plus gros zizi ou je fais pipi plus loin. ».

Attendez, stop.

Un rite initiatique ? Comparé à un premier émoi ou à « la guerre des boutons » ?!
De deux choses l'une : soit – étant donné la gravité des faits, leur durée et leur répétition – ces jeunes étaient conscients de ce qu'ils faisaient et en ce cas, le terme de « rite initiatique » est proprement scandaleux (un rite initiatique vers quoi ? L'apprentissage d'une relation de domination, de soumission, d'humiliation de la femme ?), soit ils ne s'en sont pas rendus compte et c'est encore plus grave. Car si trente jeunes, séquestrant et violant une jeune adolescente de 14 ans, ne sont pas capables pendant deux longues semaines de prendre un moment de recul et de réaliser la gravité de leurs actes, alors c'est la société toute entière qui est malade et c'est sa culpabilité qui est à rechercher. A présenter les hommes comme des prédateurs incapables de se réfréner et ayant des « besoins » qu'ils doivent satisfaire, et les femmes comme des objets sexuels à leur disposition, à systématiquement demander aux victimes comment elles étaient habillées (pas trop court surtout, ni trop décolleté !), à laisser des Catherine Millet venir expliquer que le viol, ce n'est pas si grave, voilà le résultat.

En tous les cas, la qualification d'un tel drame de « rite initiatique » par un psychiatre est plus qu'inquiétante et devrait éveiller les consciences à la réflexion, certainement pas rester inaperçue comme c'est le cas. Nul n'aurait jamais osé qualifier le calvaire et la mort tragique d'Ilan Halimi de « rite initiatique ». Les deux affaires ne sont bien sûr pas à mettre sur le même plan, mais entre l'indignation et l'horreur suscitée par l'une et l'indifférence voire les excuses provoquées par l'autre, il y a un monde bien trop grand.

Quoiqu'il en soit, l'expert psychiatrique a fait d'une circonstance aggravante (le vol en réunion, puni de 15 ans de prison) une circonstance atténuante : c'est le rapport au groupe qui était en jeu, c'était un rite initiatique, c'était l'effet de foule. Les accusateurs ont fait quelque chose de mal, certes, mais ils sont excusés. Tandis que la victime , elle, est fautive : « Cette jeune fille était en quête d'amour, d'affection. Elle n'a pu s'opposer à la volonté du groupe et a pu, à certains moments, être débordée par la situation et ressentir une forme de plaisir affectif. » (à tel point qu'après sa libération, elle se fera hospitaliser puis fera une tentative de suicide).
Ces jeunes ont été condamnés, à des peines allant jusqu'à deux ans de prison ferme. En plus de la question du rôle de la société dans les violences faites aux femmes, il y a celle du message envoyé par une telle condamnation qui est importante. Et le message, ici, est clair.
C'est celui d'une société laxiste envers les brutes et les lâches qui violentent les femmes.



Sources
-"Verdict odieux pour viol et prostitution d'une adolescente de 14 ans à Carpentras" sur Sisyphe.org
- "Six jeunes écroués après une "tournante" avec une adolescente de 14 ans à Carpentras", AFP-Yahoo.
- "Le viol en réunion et la séquestration, c’est mignon !", dans MediaLibre.eu
- Carnets d’assises, le blogue de Me Marc Geiger, l’avocat de la victime.
- "Tournante de Carpentras : le naufrage d’une gamine de 14 ans", Le Dauphiné.com.
- Alvinet Actualités, plusieurs articles sur le sujet.
-  La "tournante" de Carpentras vue comme un rite initiatique
-  Violée, humiliée, prostituée : seule face à douze accusés
- « Les racailles peuvent violer et prostituer des gamines de 14 ans en toute impunité : juges et psys les excusent… »